C’est un « signal donné à la FNSEA et à l’agro-industrie pour leur dire : ’’continuez comme avant, on ne vous embêtera pas plus’’. » La colère du porte-parole de l’association Eaux et rivières de Bretagne est tangible ce 6 décembre. La veille, le gouvernement a annoncé qu’il renonçait à augmenter deux taxes : celle sur l’utilisation de pesticides, et celle sur l’utilisation de l’eau pour l’irrigation.
Ce relèvement des redevances, pilier du financement du « plan Eau » présenté par Emmanuel Macron en mars 2023, devait mettre à contribution les épandeurs de pesticides et ceux qui prélèvent de l’eau pour irriguer. Soit un manque à gagner total de 47 millions d’euros pour le gouvernement, et surtout pour les agences de l’eau, établissements publics dont la priorité est la préservation de la ressource en eau.
Ce revirement de l’exécutif intervient après plusieurs semaines de manifestations organisées un peu partout en France à l’appel de la FNSEA, syndicat agricole majoritaire, et des Jeunes agriculteurs (JA). Après les opérations « On marche sur la tête » et le retournement de panneaux des communes, les agriculteurs ont décidé de « muscler leurs actions » pour reprendre la terminologie d’une partie de la presse locale. France 3 Bretagne égrène ainsi « des montagnes de légumes sur le trottoir », « du fumier propulsé sur les murs de la sous-préfecture de Brest », des « jets d’œufs » contre les forces de l’ordre.
Quelques jours plus tôt, le 1er décembre, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, met en garde : « Le Salon de l’agriculture aura lieu dans moins de trois mois. Nous n’imaginons pas que sans réponse très concrète, il puisse y avoir un salon qui se passe dans la sérénité. »
Dès le 25 octobre, du fumier et des pneus sont déversés devant la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM), à Pau. La même scène se reproduit à Bayonne comme en attestent les photos du journal Sud-Ouest qui évoque une manifestation « restée bonne enfant, même si une certaine colère était perceptible ».
À Dijon, une montagne de fumier recouvre le devant du Conseil régional, des tags sont apposés sur les bâtiments publics, deux arbres arrachés... Les conséquences financières de cette seule manifestation sont chiffrées à 235 000 euros par la ville de Dijon qui a décidé d’adresser la facture à l’État. « Que dirait-on si c’était des jeunes qui avaient fait des dégâts ? » interroge le maire socialiste François Rebsamen. « Quel contraste avec la répression policière envers les manifestations pacifiques contre les mégabassines », s’indigne pour sa part Jacques Caplat, de l’association Agir pour l’environnement.
Dans toute la France, ces actions orchestrées par le syndicat majoritaire et ses sections départementales aboutissent à des rencontres et réunions avec les élus, jusqu’au plus haut sommet de l’État. Le 5 décembre, Élisabeth Borne, encore Première ministre, reçoit Arnaud Rousseau. À l’issue de cet échange, elle annonce l’abandon du relèvement de la redevance pour pollutions diffuses, perçue sur les ventes de pesticides, et de celle sur les prélèvements sur la ressource en eau. Les collectivités et les distributeurs d’eau sont pourtant confrontés à une flambée des coûts de traitement de dépollution.
Ces coûts ont par exemple triplé en un an pour Eau de Paris, passant de trois à neuf millions d’euros entre 2022 et 2023. En cause, une contamination de l’eau potable par un produit de dégradation (métabolite) du chlorothalonil, un pesticide interdit en 2019, mais seulement recherché depuis 2022. « Ce recul, ça revient à un permis de polluer et gaspiller l’eau au profit du lobby de l’agriculture intensive », tonne Dan Lert, président d’Eau de Paris, auprès de l’AFP. « C’est encore une fois les citoyens qui vont payer le prix de la dépollution et le développement de l’irrigation en France, alors qu’on traverse un contexte de tension sur la ressource en eau, c’est scandaleux ».