L’établi – Robert Linhart – Minuitdouble
L’établi – Robert Linhart – Minuitdouble
Ecrit en 1978, soit presque 10 ans après cette expérience vécue, Robert Linhart nous raconte les mois qu’il a passé au sein (pas dans la notion de bienveillance, ce sein) de l’usine Citroën de Choisy. Il y avait plein d’usines de la marque tout autour de Paris à l’époque avant qu’elles soient détruites pour laisser la place aux spéculateurs immobiliers mais là aussi la marque a du se frotter les mains.
Mais bon, nous sommes en 1969 et des maoïstes, des prêtres ouvriers et d’autres se nourrissant du mouvement initiée par l’école de Chicago, décident de tenter des expériences sociologiques et de pénétrer le monde ouvrier en vivant à l’intérieur des usines et donc de leurs univers. C’est ce que fait Robert Linhart. Il est embauché dans une chaine de montage de 2CV. Déjà, la rupture est nette entre lui, français blanc, engagé comme OS2 alors que les maliens et autres étrangers le sont comme OS1. Pourtant il n’a aucune qualification de plus.
Il est baladé de postes en postes, incapable de répéter les gestes expliqués (soudure à l’étain), de suivre les cadences jusqu’à atterrir à un poste où on ne lui demande que de fixer les caoutchoucs des sièges (on les connait bien ces sièges de deuches…). Durant le récit Robert nous fait rentrer dans l’intimité de cet univers clos où les bagnoles sortent toutes les quatre minutes pour aller se faire admirer dans les concessions mais ces voitures se font dans une misère sociale et humaine qu’il est difficile d’imaginer tant que l’on a pas vécu l’enfer de « la chaine » car c’est bien cela que décrit Robert, les pressions, les cadences qui augmentent insidieusement, les pauses raccourcies d’une ou deux minutes sans prévenir, les chronomètres cachés au fond des poches des contremaitres à la botte des chefs eux aussi à la botte des super chefs sans oublier l’absence de mesures de protection de certains secteurs comme la peinture ou la soudure et le mépris total de la médecine du travail présente sur les lieux.
Robert observe tout cela et parvient au milieu des pauses à se faire quelques amitiés. On ne sait pas encore d’où il vient. L’occasion de faire gripper les rouages de cette machine à broyer l’humain survient quand les grands patrons de la marque décident de récupérer les maigres avances perçues durant les grèves de 68 en faisant travailler de nouveau les ouvriers durant 45mn supplémentaires : la moitié au tarif normal et l’autre non payées. Si ça vous plait pas : la porte !!! On envisage une action mais la CGT (qui en prend plein son grade dans le livre) décide de ne rien faire. Robert organise donc des réunions au café du coin, des distributions de tracts et engage le dialogue avec certains ouvriers qu’il sent prêts à agir.
La première semaine de grève est un succès car près de 300 ouvriers débrayent à 17h00 et refusent de faire ces 45mn supplémentaires. L’usine est paralysée. Mais tout de suite les mesures de rétorsion pleuvent comme pour ceux qui vivent dans des « hôtels Citroën » et qui trouvent leurs valises jetées dehors, les convocations personnelles dans les bureaux des chefs et les mots humiliants. Les grévistes résistent mais leur nombre va peu à peu diminuer ce qui va permettre aux contremaîtres de les remplacer et de faire tourner la chaine comme avant. Robert est affecté dans une succursale de l’usine et n’a donc plus de contact avec ses collègues. On sait maintenant d’où il vient.
La grève s’essouffle de plus en plus mis quelques irréductibles. Avant d’être définitivement licencié, Robert nous raconte l’histoire de cet ouvrier et de son établi qu’il a façonné lui-même pour rendre son travail le plus efficace possible mais c’est sans compter avec le génie des ingénieurs qui trouvent cette chose totalement obsolète et font livrer à l’ouvrier (sans lui demander son avis bien sur) un établi tout neuf où le pauvre homme patauge, ne trouve plus ses marques et commence à faire perdre du temps à la chaine de montagne. Le temps que l‘erreur soit réparée et que cette homme récupère son outil de travail, la dépression l’a touché et il tombera gravement malade.
C’est un livre qui se lit comme un roman policier avec ses moments de tension, ses conflits, ses révoltes larvées et ses cadavres.
Je ne verrai plus jamais la 2CV comme je la voyais auparavant. Elle porte en elle toute la souffrance des ces ouvriers même si je sais que les conditions de travail de ces hommes et femmes ont changé depuis.
