Beaucaire encore
De cette ville, je n'ai pas assez parlé. Peut-être à cause de l'impression de non-existence qu'elle peut laisser car cette ville, personne ne la connaît vraiment ou bien personne ne veut la connaître. Une chape de suspicion semble planer au dessus de ses toits centenaires."Y'en a trop..."." On se sent plus chez nous....". Mais, c'est vous qui êtes partis, chers Beaucairois de souche; vous, qui avez préférés une maison sur les hauteurs, à l'abri derrière votre mur de parpaings, confortablement installés dans votre jardin et vous prélassant dans votre piscine. Vous avez abandonnés votre ville et la place devenue libre, elle a été occupée par d'autres personnes. Et ces personnes s'y trouvent bien dans votre ville comme moi-même. Figurez vous, des hôtels particuliers à foison qui font rêver les touristes de passage et à qui, parfois, j'ouvre la porte pour les laisser découvrir les beautés cachées et l'émerveillement se lit sur leurs visages à la vision d'un décor retrouvé.
Donc dans cette ville maintenant, il y a des maghrébins, des gitans et des gens. Bon, parfois ça se fritte un peu entre les communautés mais pas pire qu'ailleurs. Les gens viennent de tout bord, des artistes aussi qui sont restés après moultes tentatives de faire de la ville une "Ville d'Art". Les panneaux encore accrochés au dessus des boutiques abandonnées en attestent. Mais il en reste quelques un ou plutôt unes car je dois parler de potières, verrières, vitraillistes, métallières ou architectes, toutes des femmes. Les hommes sont musiciens, philosophes, facteurs d'instruments, peintres ou décorateurs. Ils forment des groupes qui se fréquentent plus ou moins, qui se retrouvent sur une des places cernées de façades médiévales.
On aimerait parfois qu'elles soient plus animées ces places mais la foule emmènerait avec elle ses cohortes de vulgarité et de bêtises.
Mais surtout, ce qu'il n'y a pas dans la ville, ce sont des magasins; vous savez, ces endroits de tentation permanente où l'on vous fait croire que vous allez être plus heureux après avoir acheté quelque chose. Et bien, à Beaucaire, cela n'existe pas. Les habitants qui ont fuit leur centre ville se sont empressés de construire un centre commercial près de leurs nouvelles maisons où, plutôt que de flâner dans les rues à pied, sont obligés de prendre leur voiture.
Il reste quelques commerces d'alimentation pour les résistants. Et vous n'allez peut-être pas me croire mais la sensation de bien être procurée par une ville ou l'on ne peut rien acheter est extrèmement reposante.
Du coup je me sens dans une ville de l'absence mais de l'absence de superflu, de l'éphémère et du paraître. Il y a bien sûr parfois des parasites qui passent, traversent les rues, fiers de leur réussite mais ils passent vite (trop ???) et la ville retrouve son calme.
Il y a aussi ces paumés, ces déglingués de la vie qui traînent leur misère avec dignité. Les enfants de gitans qui s'amusent avec les jouets à peine sortis des poubelles : une moto électrique que l'on pousse à la main, la bouéeque l'on porte au milieu de la rue et qui fait la fierté de celui qui la trouvée. Et les sourires souvent, les bonjours timides. Le mobilier jeté par l'un et que l'on récupère se retrouve souvent rejeté le lendemain trop usé pour servir mais on a quand même essayé d'en tirer quelque chose.
Beaucaire alors. Il ne faut pas s'arrêter à la première impression. Comme tous, c'est celle que j'ai eue lors de mon arrivée et je fuyais la ville dès le travail fini pour me réfugier en face, de l'autre coté du rhone. Mais maintenant que j'y habite, dans ce splendide hôtel particulier du 17° siècle, je ne ma lasse pas de sa nonchalance. J'ai appris à regarder ses habitants avec le regard de celui qui comprend peut-être un peu mieux les dégâts que peuvent provoquer les accrocs de la vie. Beaucaire, c'est 60% de pauvres et ces pauvres sont parfois plus fréquentables que certains riches au regard hautain et à la certitude nauséabonde. La précarité fait naître alors une acuité de la vie bien plus humaine et réaliste.