Pantanal
J'ai décidé de remonter le Pantanal du Matogrosso en bateau bien sur car il n'y a pas d'autres moyens de voyager sur cette immense étendue d'eau et de terres immergées. Il y a plusieurs ports où des bateaux font escale: Porto Murtinho au sud, près des frontières Paraguay/Bolivie et Corumba, un peu plus au nord. Je tente d'abord ma chance à Porto Murtinho.
Campo Grande, vendredi 8.15, le train s'en va. Totonho m'a accompagné à la gare. Y'a de la place. Le temps est superbe et déjà chaud. Je vais jusqu'à Aquidaouana. Le train roule vite pour un train, s'arrête peu et pas longtemps et le voyage est court pas plus de 3.30 cette fois mais j'ai quand même le droit de voir de bien belles choses comme les magnifiques gorges à l'entrée de Pirapitanga un peu avant Camion, son fleuve et ses rapides. J'ai envie de me plonger dans cette eau délicieuse. Morro do Chapéu et c'est Aquidaouana et sa chaleur de midi. Je passe chez Batik: personne. Cruzeiro do Sul m'informe qu'il n'y a pas de bus pour Porto Murtinho avant 15.00 et que je dois changer à Jardim. Je vais me promener dans la ville.
Sur la place un couple; ils vont aussi à Jardim mais en stop. Tiens, si j'essayais aussi j'ai du temps devant moi et de toutes façons, le bus passe par là. Je traverse le beau pont et me voila sur la route. Je m'assure du chemin auprès d'un type en train de bricoler sa voiture. Justement il y va et il se propose de m'emmener. Il essaye de changer son volant bien mal en point après un accident mais n'a pas moyen alors on y va.
130km de piste pour Jardim. Peu de monde sur la route, un camion qui a perdu sa roue, des vols de toucans, des zébus égarés. On prend deux autres voyageurs en chemin. Le Vévé n'a plus d'amortisseurs et la poussière envahi l'habitacle car on roule sur une piste étroite parallèle à la route en plein travaux ; il y a des arbres en plein milieu et on ne voit rien avec la poussière mais on arrive quand même à Jardim. Encore un bout du monde mais la ville est animée et les filles font des sourires adorables. J'ai jusqu'à trois heures du matin à attendre pour mon prochain bus. La nuit tombe vite.
Le bus est quasi vide et j'ai de la place pour dormir. Je me réveille une première fois avec le lever de soleil; la piste est rectiligne me nous secoue pas mal. Je me rendors. 8.00 : Porto Murtinho ; la ville est charmante et rafraichie par une brise. Le rio fait frontière avec la Bolivie. Avant tout je vais me renseigner pour le bateau. A la capitainerie, on me dit qu'ils ne sont pas très nombreux mais que je peux toujours aller voir Senior Lucana car il est au courant de tout. Son bureau est un peu plus loin: fermé. Je me renseigne; sa maison est juste derrière; il y est et je lui explique mon projet.
"Il y a un bateau qui arrive cette nuit vers 23.00. J'ai eu le commandant au téléphone il rempart demain vers 8.00. Voyez avec lui mais c'est un petit bateau sans commodités.
J'ai mon hamac
Bonne chance alors.
Merci bien.
De nada."
Bon, il y a un espoir. Maintenant, une pension pour la nuit. Je choisis le BIOU et ses patrons souriants pour 350 cruzeiros. Un bonne douche froide, un petit déj’ et je vais me balader au bord du rio.
Il y a un va et vient de passeurs entre les deux rives. Des pêcheurs partent pour quelques jours sur une barque chargée de ravitaillement et d'équipement. Ils sont de Sao Paulo, je discute avec eux :
« Il y a un bateau de passagers qui est parti hier matin pour Caceres . Mais en principe cela devrait aller avec l'autre aussi: ils embarquent. »
« Et vous allez où? »
«On monte 40mn plus haut pour une petite semaine »
Je reste à contempler un superbe oiseau huppé qui s'amuse à planer . Des couleurs, de l'élégance et de la beauté. Un bateau paraguayen s'en va vers Asunción; le courant l'emporte vite dans ce sens, c'est plus facile.
Ici, tout est vert et plat à part ces trois pyramides visibles au loin comme des accidents dans ce pantanal. Des pêcheurs rentrent, il est 16.00, quelques gouttes tombent mais pas de quoi rafraichir. Les prises sont débarquées et confiées entre les mains de femmes qui les évident avec des couteaux effilés comme des rasoirs. Les poissons ont comme noms : Suriri, Pintado (le même sauf que les points remplacent les rayures) Dorado et Piranha. Piranha ??? et moi qui voulait me baigner dans le fleuve. Choz de loc !!!!! J'en ai la preuve quelques instants plus tard :les abats servent d'appâts et des gamins pèchent au bord. Les poissons pleuvent sur la berge : pintados et piranhas balèzes jusqu'à 1,5 kg. Les dents acérées se referment avec violence et il est difficile de retirer les hameçons. La saison sèche abaisse le niveau de l'eau et la pèche est fructueuse.
Des canards sauvages font du rase-eau, deux splendides arasas se causent. A l'hôtel, ce sont deux pagayos qui comblent le patio de leurs discours et leurs cris.
Un coucher de soleil magnifique va couronner cette super journée. J'aime bien ce village avec ses vieilles maisons, son donjon et sa quincaillerie et puis les gens causent facilement.
Le bateau accoste vers 22.00; beaucoup de gens l'attendent ( et moi donc!!!). La manœuvre terminée, j'attends un peu pour m'adresser au commandant. Il me dit de repasser demain à partir de 6.30 car il doit demander à sa compagnie. Terrible nuit mous tiqueuse malgré la protection et je dors mal et peu mais je me réveille en forme et le petit dej’' avalé, je fonce vers le port. Le Com' fait ses courses au marché et quand il revient, c'est pour m'annoncer qu'il ne peut pas me prendre, sa compagnie ayant refusé et patati et patata. Crottes de boules de shit, mon voyage est à l'eau. Récapitulons : le bus est parti ce matin à 5.30, le prochain bateau arrive dans trois jours et je me vois mal passer trois jours ici même si le village est sympa avec l'éventualité de me faire répondre la même chose. Je vais essayer le stop pour repartir. Ça cogne sec; je m'installe sous un arbre près d'un autre type. Il me parle d'avion et de militaires qui prennent parfois des passagers. Je peux toujours essayer l'aérodrome n'est pas loin. Il y a un avion qui arrive, un autre qui part. Je vais demander. Cela ne dépend ni du pilote ni de son équipier mais des gens qui ont affrété l'avion. Faut attendre. Je m'installe sous un manguier. Et vous me croirez si vous voulez mais j'ai obtenu la place qui restait dans ce Piper bi-moteur pour Campo Grande. Je vole avec des costumes cravates sympa d'avoir pris ce type en short et sandales perdu au bout du monde. Vol à 7600 pieds au dessus de ce pantanal immense; la vision est grandiose avec les méandres des fleuves au milieu de cet océan de vert. En rejoignant le centre de cet état de 358.000 km², la terre est brulée, quelques fazendas éparses, des pistes désertes et tortueuses qui relient les hommes entre eux, quelques points d'eau, des traces d'animaux comme les veines d'une feuille délicate. Les fleuves sont réduits à leur minimum car il n'a pas plu depuis cinq mois.
Puis c'est Campo Grande qui revient : une heure à coté des deux jours de l'aller....Vent et ciel plombé.
»Felicidade Francès ».
« Muito obrigado ».
Un bus, un suco et je rejoins la maison à pied. Tout le monde dort encore, ils ont fait la java hier soir. Je leur raconte mon périple. Ils me disent que ce n'est certainement pas du poisson qu'ils transportaient dans la glacière. Quem sabe ????
Ce ciel plombé et ce vent vont se transformer en véritable tempête cette nuit. J'en parle parce que la tempête au Brésil, ça prends des proportions immenses comme le pays. Il y a d'abord eu des éclairs mauves très violents dans un ciel qui se fermait. Le sombre est arrivé et avec la nuit encore plus d'éclairs et du tonnerre, des coupures de courant et puis la pluie d'une force incroyable qui se transforme tout de suite en grêle mais comme des cailloux qui martèlent la porte, les vitres, les toits, les tôles. Puis c'est le vent qui se lève avec une vitesse effrayante. Les maisons commencent à se démantibuler, les toits sont emportés, les tuiles volent et les murs s'écroulent. Des gens sont encore dans la rue, des blessés mais pas plus, tant mieux. La maison a tenu mais tout autour une trentaine se sont écroulées et une centaine d'autres sont bien amochées. En même temps j'ai senti la terre boire avec volupté cette eau de vie, cette eau de renaissance. Au matin, le ciel est encore chargé et la moiteur étouffante mais le pire est passé.
Mais je suis toujours sur mon désir de navigation pantanalesque et dès le lendemain, je reprends le train pour Corumba, deuxième port ou je peux peut-être trouver un embarquement. Je repasse par Aquidauana, par les gorges de la Sierra Sao Geronimo (ouah!! quel nom magique !!!!), le village de Miranda, des gares sans nom qui ne sont qu'un dépôt ou quelques baraques et qui portent seulement le kilométrage où elles se trouvent : km1240, km 1259.
Puis, c'est le Pantanal que j'entrevois déjà : quelques marécages , Tuyuyus et autres échassiers. Mais c'est surtout après avoir traversé le Rio Paraguay que l'on y pénètre vraiment : des grandes étendues aquatiques recouvertes de fleurs diverses aux couleurs splendides, mauves, rouges ou blanches, des oiseaux par milliers soit tranquillement regroupés les pattes dans l'eau soit volant ensemble et alors ils forment une bande noire dans le ciel, comme un ruban qui ondule. C'est la première fois que j'assiste à un tel spectacle de nature aussi sauvage. Le train traverse cette étendue limpide et brute et dans le train ça bouge, ça change de gens, de têtes, ça monte et ça descend. Je ne me lasse pas de regarder ces femmes simples et belles se préoccupant de leurs enfants avec patience et affection; ces femmes qui me montrent le monde sous tous ses traits : de la chinoise à l'indienne, toutes brunes, toute splendides. Les vieilles ont des rides merveilleuses et leur peaux tannées les rend plus mystérieuses.
La nuit est tombée, les gens ont fermé les fenêtres, les enfants portent des vêtements chauds. Avec deux allemandes rencontrées dans le train, nous trouvons une chambre commune pour un bon prix. La ville est calme, les chiens dorment dans la rue et j'aimerais être un chien pour dormir là où j'ai envie de me mettre et ne penser à rien d'autre. Mais la nuit des chiens n'est tranquille que d'un œil.
Il fait frisquet le matin et la douche froide me réveille. Je me dirige vers le port adorable et j'en tombe amoureux avec ses vieilles maisons qui le bordent, son avenue tranquille, ses jardins, les bateaux qui chargent et déchargent, le fleuve, les plantes aquatiques et la chaleur qui monte peu à peu.
Les nouvelles ne sont pas bonnes : deux bateaux sont partis hier et le jour précédent et le prochain n'est pas avant la semaine prochaine. Quelle poisse !!!!!Et il n'y a rien à faire que de retourner à Campo Grande, cette ville amante qui m'aimante. J'ai juste appris qu'il faut compter une semaine pour faire le voyage. C'est toujours ça.
Mais bon, dans cette affaire je ne peux pas être à la fois à la gare et au port et bien sur, le train est partis tôt ce matin et il va me falloir rester ici jusqu'à demain matin. Heureusement, le train est quotidien car il ne relie pas seulement Campo Grande (460km) mais il continue jusqu'à Sao Paulo (1700km).
Je passe la journée, la soirée et la nuit en compagnie de quatre jeunes brésiliens de Florianopolis en voyage. Ce sera moultes chansons accompagnées à la guitare, arrosées de bières et de cachaça. Le soir nous nous concoctons un caldo de peixe avec un pintado de 1,5kg acheté au marché avec oignons, tomates, poivrons, cebolinha, ail et cheiro verde : un délice d'avance !!!!!Le Pintado, c'est un poisson comme je les aime bien : une grosse arête centrale et basta le reste est à manger (il a de grosses moustaches et la bouche toute plate; j'en avais vu à Porto Murtinho). A relire mes notes j'ai l'impression que la gare se trouve du coté bolivien ce qui fait que je vais passer mon temps à traverser cette frontière et je me fais ami avec les douaniers qui finissent pas me dire : « Ça va français ????». Plutôt sympas ces douaniers.
C'est la cohue à la gare ce matin : grand week-end end de trois jours pour les brésiliens et le train est pris d'assaut dès son arrivée. Je jette mon sac à dos par une fenêtre ouverte et je me précipite dans un wagon de première déclassé (c'est plus confort que le bois de la seconde d'autant plus que le voyage dure quand même dix heures) avant qu'il ne s'arrête. Technique apprise lors des nombreux précédents déplacements en train. A peine dans la wagon, j'ouvre les fenêtres pour les autres passagers et c'est la ruée. M'en fous j'ai ma place .....
Retour vers Campo Grande et je vais pouvoir admirer le paysage du trajet qui s'était effectué de nuit à l'aller. Faut rien perdre ici. Et bingo je vois mon premier croco, la gueule rose grande ouverte, corps gris et luisant. Jacaré!! Jacaré!! les gens médisent. Des vendeurs circulent dans le train : vendeurs de café qui deviennent vendeurs de bières plus tard ,vendeurs de revues, de biscuits ou de montres....Un petite pluie rafraichit l'air, je me mets à la fenêtre.
« O, do peixe !!!!!! »
« Bolo, pasteis !!! »
Aquidauana de nouveau, les gamins ventent leurs produits en criant ; ce n'est pas cher tout le monde achète. Dix heures de voyage et la ville de nouveau.
Les jours passent comme les coups de fil à la capitainerie du port de Corumba. Et un jour, on me dit qu'il y a un bateau qui part et j'ai du pot car il a du changer une pièce de moteur ce qui l'a retardé sinon je l'aurai encore perdu. Je passe la dernière soirée avec mes amis dans une grande fête à travers la ville et tous ses meilleurs bars. Je rentre pas très frais dans la nuit avant les autres : je dois me lever à 6.00 demain matin pour prendre ce p..... de train.
Pour la troisième fois, je prends un train qui doit me conduire à un bateau et j'espère bien que cette fois sera la bonne. Je commence à bien connaître le trajet entre Campo Grande et Corumba. Le souffle puissant de la grosse locomotive américaine rouge nous emmène à travers ce bout du monde. Je passe ma tête à travers la fenêtre pour profiter du coucher de soleil multicolore et de la nuit étoilée. A Corumba le train est presque vide et je fonce le plus vite possible vers le port. LE BATEAU EST LA EN TRAIN DE FAIRE LE PLEIN. OUF OUF OUF !!!JE SOUFFLE D'AVOIR COURU DEPUIS LA GARE MAIS CEST BON, JE VAIS PARTIR. Je vais à la rencontre du Capitaine : c'est ok . J'embarque; il y a déjà un voyageur et nous allons partager la cabine. J'assiste soudain relâché au chargement à la brésilienne du bateau: des sacs de ciment finissent à l'eau ou éventrés. Le mécano finit de remonter la pièce du moteur auxiliaire et soudain nous pouvons entendre le poumpoumpoum du gros mono qui s'ébroue. Les sourires apparaissent sur les visages comme une renaissance après une grosse opération. Il doit être une heure du matin, je m'installe sous ma moustiquaire et je m'endors bercé par le ronron du moteur . Après quelques 2500km à travers tout le Mato Grosso, en train, en bus et en avion, le voyage à travers le Pantanal peut enfin commencer. C'est la récompense tant attendue.
Quand je réveille au matin, c'est le Pantanal et le rio Paraguay qui s'offrent à mes yeux. Mon voisin est déjà levé. Qui est-il au fait ? Un brésilien d'une cinquantaine d'années, grand et sec, le cheveux court, passionné par la photo, il voyage ainsi de temps en temps. Il parle avec un léger accent. En résumé: sympathique.
Je demande au cuistot s'il peut me cuire mon riz complet (pour le voyage, j'en ai pris des kilos avec du pain fait maison et du fromage on verra bien si ça suffit...), j'ai opté pour cette solution économique car sinon il aurait fallu que je me tape de la bidoche tous les jours et pas question. Il rajoute des tomates, un peu de salade de pdt, des oignons, xuxu et un œuf dur. Sympa aussi ce cuistot.
A la proue des barges, ah oui je vous explique la composition de notre embarcation : un bateau pousseur a qui sont accolées deux barges métalliques, le tout rempli de ciment à ras bord. Ça fait un trimaran et je m'imagine remonter le fleuve à la voile mais on tire pas de bords. Donc à l'avant du trimaran, je me laisse éclabousser par les embruns, je regarde les oiseaux vivre dans ce paradis terrestre : hérons, cigognes, martins-pêcheurs aux reflets bleus, rapaces en j'en passe.
Nous nous arrêtons pour débarquer un homme, un autre l'attendait; ils s'enfoncent dans la végétation. Autre vie.
Un service de petits bateaux relie les gens entre eux; il y en a un qui nous suit depuis un moment; plutôt une barque recouverte d'une baraque en bois.
Alors que je suis allongé dans ma bannette, un tapotement sur le bras me tire de mes rêveries. C'est l'italien.
« Vous devriez venir, c'est merveilleux ».
« J'arrive ».
L'air est frais, je jette un coup d'œil par la fenêtre de la cabine. Spectacle de montagnes ravinées par les eaux, contraste de ce marron vert avec le ciel plombé. Le rio serpente parmi la végétation sereine, les oiseaux pêchent, tout est calme. Je rejoins l'italien à la proue où il fait des photos. En silence, nous observons les évolutions d'un goéland afféré à se procurer de la nourriture. Non, décidément ce poisson n'est pas à son goût ; il le rejette.
Je vis des moments de grande beauté. Morro do Penha, 6 heures du matin ce vendredi 16 Oct 1981.